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La Figure de l’écrivain : L’Hommage aux grands hommes

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La télévision des premières années hérite de missions fondatrices de la République : promouvoir la culture auprès du plus grand nombre et célébrer les grands hommes. Dans les hommages qu’elle rend aux grands écrivains, à leur mort ou de leur vivant, elle manifeste plus souvent qu’on ne pense déférence et admiration.

• Le tombeau littéraire

Les obsèques des grands écrivains sont, depuis celles de Victor Hugo, Zola ou Maurice Barrès, des moments d’apothéose républicaine. À la télévision, certaines d’entre elles font l’objet d’un traitement qui dit la sacralisation dont bénéficient les grandes plumes. Ainsi de ces deux reportages d’actualités, l’un réalisé en 1955 lors des funérailles de Paul Claudel, l’autre en 1980 à la mort de Jean-Paul Sartre.

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En apparence, les deux reportages sont dissemblables, comme pouvaient l’être les deux grands hommes, à dire vrai. À l’un la solennité officielle due par les autorités à l’un de ses plus fidèles serviteurs, à l’autre l’hommage populaire qui accompagne dans sa tombe le penseur libre ; au premier l’ordonnance réglée, au second la spontanéité et même le désordre ; à l’écrivain chrétien l’élan spirituel marqué par la présence éminente de la hiérachie catholique, au philosophe « anticonformiste » la matérialité des cris et des bousculades, voire la trivialité de la chute de cet homme dans le caveau. Ce qui se traduit aussi dans la réalisation de ces reportages par de brefs plans fixes (et un seul panoramique) dans un cas, par des travellings caméra à l’épaule et de longues prises de vues faites au jugé à travers la foule compacte dans l’autre cas. Le montage du film sur les obsèques de Claudel est organisé de façon hiérarchique et distinguent les représentants de l’Eglise de ceux de la République française, puis de ceux de la République des Lettres (Jean-Louis Barrault) selon un rigoureux ordre de préséance, avant de rendre compte furtivement de la présence périphérique du public ; celui du reportage sur les obsèques de Sartre mêle dans un même souci d’égalité anonymes et amis connus de l’écrivain.

Et cependant les deux reportages manifestent dans leur même hommage la reconnaissance d’une nation pour le « grand homme ». Jouant sur les symboles (le drapeau tricolore, l’épitaphe, les roses rouges), cherchant à éviter soigneusement l’emphase, les deux films soulignent chacun à sa façon la singularité de l’écrivain, celui qui n’a pas un enterrement comme les autres, mais dont « l’œuvre reste ». La télévision consacre, elle aussi, l’immortalité des grands hommes.

 

• La visite au maître

Fenêtre culturelle ouverte sur le monde, la télévision des débuts donne à voir l’écrivain dans son lieu d’élection. Aujourd’hui encore, elle aime à se glisser dans son intimité, être en sa compagnie. Son but : tenter de percer le mystère de l’écriture et le faire partager. Qui êtes-vous monsieur Prévert ? Et vous Jean-Marie Le Clézio ? Le metteur en scène Nicolas Bataille en 1965, puis une équipe du JT de France 2 en 2006 sont allés à la rencontre de ces écrivains si discrets.

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Dans la querelle critique entre Sainte-Beuve et Proust, la télévision a choisi dès ses débuts son camp : elle suivra Sainte-Beuve, portée par la conviction selon laquelle l’œuvre d’un écrivain est avant tout le reflet de sa vie et peut s’expliquer par elle. Les émissions de télévision, en allant rendre visite aux écrivains, tentent ainsi d’offrir des fragments de biographies ou d’interroger le génie du lieu pour faire comprendre l’œuvre au téléspectateur.

Le reportage de Pour le plaisir, émission culturelle de Roger Stéphane et Roland Darbois, en illustre la méthode : le metteur en scène Nicolas Bataille et son ami Jacques Prévert baguenaudent aux puces de Saint-Ouen ; la caméra saisit au plus près leurs flâneries et leurs découvertes d’objets et de cartes postales de l’ancien temps. Et l’on se prend à entamer là l’esquisse d’un inventaire « à la Prévert », à ressentir une poésie du quotidien, à éprouver la nostalgie d’une époque disparue. En somme, autant de traits caractéristiques de l’œuvre de Prévert.

Quarante ans plus tard, à l’occasion de la sortie du livre de Jean-Marie Le Clézio, Ourania, les journalistes de France 2 ne s’y prennent pas autrement quand ils se rendent à Albuquerque, aux États-Unis, où vit le romancier. L’approche est résolument biographique : des vues de la petite ville latino sans grâce, des plans sur les routes et les voitures qui les empruntent, sur le fleuve Rio Grande, sur des espaces souvent vides qui disent toutefois l’importance de l’ailleurs et du vagabondage, de la solitude et du silence, de « l’étrangeté d’être sur cette terre » qui marquent la vie et l’œuvre de Le Clézio (et particulièrement dans Ourania, dont l’histoire se déroule non loin de là, au Mexique). Le reportage cherche donc à accorder des images et des mots et à trouver un équivalent visuel du processus de pensée du romancier et de ses personnages. En quelque sorte, il donne un aperçu d’un mode d’écriture propre à Le Clézio : le courant de conscience, qui décrit le point de vue d’un individu en procédant, comme dans un monologue intérieur, par associations (ou dissociations) parfois brusques d’images et de mots. C’est là un procédé qui anticipe déjà sur le principe cardinal des émissions littéraires classiques : montrer l’écrivain (et le faire parler) pour faire advenir un « personnage ».

Lire la suite : Du café au salon