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La figure de l’écrivain : Du café au salon

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Avec la plupart des émissions littéraires, l’écrivain est extrait de son univers familier et conduit sur le plateau de télévision pour parler de ses livres. Deux dispositifs s’imposent alors : la conversation de café et le salon littéraire.

 

• L’aimable conversation

Même quand elle est parée de toutes les vertus de la pédagogie, la télévision ne néglige pas le fait qu’elle est aussi là pour promouvoir le livre et le faire vendre. C’est une façon de contourner l’interdiction de sa publicité jusqu’à une date très récente (la levée totale de l’interdiction n’a eu lieu qu’en 2007 !). Et le meilleur propagandiste du livre n’est autre que son auteur. De Marcel Pagnol, convié par Pierre Dumayet dans Lectures pour tous en 1958, à Jorge Semprun, invité d’Olivier Barrot dans Un livre un jour en 2004, l’émission littéraire entame alors avec lui un dialogue espéré fécond et transforme l’homme de lettres en homme de paroles.

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En presque un demi-siècle, peu de choses semblent avoir changé. De part et d’autre d’une table, le journaliste et l’écrivain s’entretiennent. Tout au plus le décor épuré, presque abstrait, de Lectures pour tous, dans lequel le duo d’interlocuteurs est fortement éclairé, cède la place à l’espace plus réaliste et symboliquement plus « germanopratin » d’Un livre un jour. Introduit par Pierre Dumayet, le dialogue avec Pagnol accorde plus de place (c’est-à-dire de plans et de temps de parole) au maître, devant lequel le journaliste sait s’effacer. La conversation de Jorge Semprun et d’Olivier Barrot, plus déliée, repose davantage sur le champ-contrechamp, à peine troublé par un discret et élégant travelling latéral qui embrasse la scène. Les plans de l’émission des années 1950 sont forts longs quand ceux tournés dans les années 2000 sont plus brefs. Mais la gamme des plans demeure sensiblement la même : un plan large de situation, puis des plans rapprochés sur l’écrivain et des gros plan sur son visage ou ses mains, le tout encadré par une présentation de la couverture du livre promu à cette occasion : La Gloire de mon père et Vingt ans et un jour.

Dans les deux exemples, le corps de l’écrivain est donc mis en valeur autant que sa parole est sondée. Rendons-nous compte aujourd’hui que le visage de Marcel Pagnol, académicien à l’œuvre pourtant consacrée de longue date, était alors connu de peu de Français. Lectures pour tous contribua certainement à le populariser. Jorge Semprun bénéficie, à l’échelle de ce « clip littéraire » qu’est Un livre un jour, de cette même vocation de l’émission télévisée de vouloir alors incarner un texte.

 

• Dans l’arène

La consécration de l’émission de plateau dans les années 1970 fait de l’écrivain le personnage d’un spectacle de la parole. Avec Italiques, puis avec Apostrophes, l’auteur n’est plus seul : il doit également parler des autres et avec les autres. Exemple avec Raymond Aron en 1972 et Alain Robbe-Grillet en 1981.

Observer

Le dispositif de ces émissions de plateau, qui réunissent des auteurs venus débattre de leurs livres autour d’une table basse, reproduit en quelque sorte celui des salons littéraires du XVIIIe siècle. S’y impose le motif du cercle. Dans Italiques, rien (et surtout pas la présence superflue d’un décor) ne vient distraire le téléspectateur du spectacle de la parole que nous offrent Aron et ses thuriféraires. Dans le très sobre Apostrophes, la lumière plus diffuse accuse la fausse intimité du plateau et la présence d’un public à l’arrière-plan vient redoubler l’idée du spectacle en direct.

En somme, « la » conversation du « café littéraire » se démultiplierait dans « les » conversations du « salon-plateau ». Or remarquons qu’un personnage gagne en importance : celui du journaliste-médiateur qui doit orchestrer le débat (Max-Pol Fouchet et Marc Ullmann sur le plateau d’Italiques, Bernard Pivot – le bien-nommé – sur celui d’Apostrophes). De débat, il n’y en a guère avec Aron, ce dernier faisant l’unanimité, malgré la diversité de ses interlocuteurs (Françoise Sagan, Francis Blanche, Françoise Giroud…). Les journalistes s’y révèlent encore fort discrets. Le dispositif du débat est encore « transactionnel » et repose sur une stratégie « dans laquelle la légitimité de l’autre est reconnue, la confiance élevée, la crédibilité forte » (Noël Nel, À fleurets mouchetés. 25 ans de débats télévisés, La Documentation française, 1988).

Dans Apostrophes, Bernard Pivot ne joue pas un rôle neutre ; candide en apparence, il est le vrai metteur en scène des conversations des écrivains. Il relance un propos (« Est-ce que vous diriez que… ? »), fait réagir l’interlocuteur (« Qu’en pensez-vous ? »), suscite la contradiction (« Défendez-vous ! »), désamorce par un trait d’humour, interrompt. La réalisation épouse le mouvement de ce dispositif non plus « transactionnel », mais « de défi » : plans valorisant l’écrivain au verbe haut et au geste éloquent (Robbe-Grillet), plans de coupe saisissant la réaction chez l’interlocuteur (Robert Kanters), gros plan, plus rare, saisissant une émotion plus forte sur un visage (la femme écrivain).

Sur le plateau, l’écrivain est ainsi devenu le personnage, parmi d’autres, d’une fiction où l’œuvre et son écriture (d’ailleurs, se souvient-on du livre pour lequel l’invité d’Apostrophes est présent ?) sont moins essentiels que la prestation de son auteur et sa télégénie.

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