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La figure de l’écrivain : Faire événement

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Soumis aux règles du grand marché de l’industrie culturelle, l’écrivain sacrifie à des rites instaurés par les médias. Parmi ceux-ci, la remise des prix littéraires et la participation à des émissions de divertissement exigent de lui qu’il fasse événement.

 

• Le Prix est attribué à…

Points d’orgue d’une saison littéraire, les prix, traditions bien françaises, projettent sous les feux des médias des auteurs qui ne s’y attendent pas toujours, comme Jacques Laurent, lauréat du Goncourt en 1971, ou qui s’attendaient bien à l’être un jour, comme Michel Houellebecq, Interallié en 2005.

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Le livre est devenu une marchandise comme une autre, en concurrence avec d’autres produits de l’industrie culturelle, dont la télévision elle-même ! Il est aussi en concurrence avec lui-même : chaque année, entre 50 et 60 000 titres nouveaux sont publiés. Bien peu d’auteurs seront mis en avant. La télévision, mais aussi toutes les grandes maisons d’édition misent chaque année sur l’effet produit par les prix littéraires. Et les journaux télévisés se font, comme en 1971 et en 2005, l’écho des rituels immuables : le rendez-vous devant les restaurants où se réunissent les jurys, la cohue de l’annonce des prix, les brèves interviews à répétition de lauréats surpris…

Les médias, et la télévision en particulier, font accéder l’écrivain à une célébrité soudaine qui n’a plus rien à voir avec les usages réglés de jadis où l’œuvre marquante, l’aisance oratoire, l’élection par les pairs au sein de cénacles ou d’académies consacraient la notoriété. On attend désormais de lui qu’il soit à la hauteur du « coup médiatique » suscité. Certains assument parfaitement cette surexposition et excellent dans l’art de cultiver leur originalité. Avec son chien en laisse et sa moue cynique, Michel Houellebecq fait son numéro, fanfaronne, provoque : on retiendra sans nul doute ce prix Interallié. Tout au moins l’auteur, sinon le livre… Mais la télévision, en 1971 déjà, retenait que, sous son apparence banale, Jacques Laurent brillait par son érudition, déclamait des poèmes et s’exprimait à l’aise aux micros de journalistes étrangers. Captivant par sa seule télégénie, l’écrivain accède ainsi à la dimension cathodique.

 

• L’auteur cathodique

L’écrivain ne peut aujourd’hui être consacré que par l’épreuve du passage à la télévision, alors même que l’espace dévolu à la culture y est sans cesse plus restreint. Pour continuer à être vu (et lu), il lui faut donc accepter désormais de mettre en danger son statut de personnage au-dessus du commun. Parmi ces « auteurs cathodiques », Bernard-Henri Lévy et Christine Angot sont emblématiques.

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Le portrait que dresse de Bernard-Henri Lévy le reportage d’Antenne 2 en 1988 insiste sur les multiples contradictions de son statut, souligne notamment un goût du luxe qui contraste avec le dépouillement de son bureau chez Grasset et s’interroge sur « une cohérence qui nous échappe ». « Militant pour les droits de l’homme, romantique bien parisien, écrivain » (recense la journaliste lançant le sujet) : qui donc est BHL ? De toute évidence un écrivain rompu à l’exercice médiatique : à vouloir le saisir sur le vif, le reportage du JT multiplie des images affectées dans lesquelles BHL se met littéralement en représentation et joue le rôle que la télévision attend de lui. Il n’est plus qu’un « personnage ».

L’attente est la même en ce qui concerne Christine Angot qui accepte ici, non sans une feinte réticence, de venir sur le plateau de Tout le monde en parle, animé par Thierry Ardisson en 2000. L’émission de divertissement a pris le pas sur l’émission littéraire : prééminence de l’animateur, décor à paillettes, public chauffé, chroniqueurs « poil-à-gratter », invités appariés selon une loi des contrastes qui confine à la provocation, sujets polémiques. Or, Angot confesse (et Ardisson de le souligner) qu’elle aime la télévision, bien qu’elle n’ait rien à y faire ! Signalons d’ailleurs qu’avant le terme de sa prestation, elle quittera le plateau de l’émission, lassée des provocations de son animateur. Mais qu’importe, on l’y a vue. Un philosophe qui cultive ostensiblement le goût des identités multiples, une romancière pratiquant l’autofiction mais recherchant une forme de vérité dans la représentation médiatique… Le petit écran raffole de ces « mystères » et ne cesse de les ramener à lui. BHL et Christine Angot, comme d’autres écrivains désormais, se rendent visibles et omniprésents. L’un en chemise blanche, l’autre en tenue noire : leurs corps font signes et tiennent lieu de mots. Cela suffit à assurer leur audience.

À la télévision, le « sur-écrivain » (selon la formule de Patrick Tudoret, L’Écrivain sacrifié, INA-Bord de l’eau, 2009) est né. Avec lui disparaît l’œuvre au seul profit de l’image.